A propos de peinture…

A propos de peinture…

A première vue, l’obscurité a tout envahi. Tout avait pourtant commencé, aux alentours de 2006, dans la couleur de paysages bordés de rivières et surplombés de ciels mouillés. La peinture était alors toute tournée vers l’extérieur, s’ouvrait comme une fenêtre, appelait le spectateur à la contemplation d’espaces plus vastes que le lieu du tableau. Et puis deux ans plus tard, il y eut comme un courant d’air vif qui fit soudain claquer les fenêtres. Tout à coup, les couleurs du passé, celles des paysages où l’on pouvait lire ça et là une ligne rappelant Peter Doig ou l’empreinte vivace des végétations de Joan Mitchell disparurent.

Car Muriel Patarroni a fait place nette. Elle est passée, comme elle le dit elle-même, de la contemplation quasi lyrique du monde extérieur fait de vastes étendues, à une introspection peut-être austère et grave, mais aussi profonde de la condition humaine. Hommes, femmes et enfants emplissent aujourd’hui le cadre de leur présence, se glissent tel des funambules dans des toiles circulaires où l’on distingue pourtant des horizons, et nous observent les observer comme derrière une vitre invisible. On retrouve alors, dans ces compositions d’équilibriste, tout le point de vue de la peintre qui fut également scénographe.

Alors que dans les paysages l’ouverture était reine, la dynamique de composition des séries de personnages se fonde tout autant sur ce qui est montré que sur ce qui est hors champ. Les personnages, en effet, sortent souvent du cadre, tronqués parfois de façon inattendue, créant la surprise chez le spectateur. Intel se montre comme caché par l’encadrement d’une porte, Intel a le haut du crane emporté dans la courbe de la toile ronde. L’artiste est d’ailleurs la première à revendiquer l’élargissement du cadre et l’impact du cinéma dans ses compositions. Car il y a chez Muriel Patarroni le désir de créer dans ses toiles une tension, ou, pourrait-on dire, un suspense quasi cinématographique. Cette tension n’a donc rien de pictural car elle se veut, au contraire, créée dans l’élan narratif qui raconte les bribes de vie de ces personnages.

Que nous disent donc ces visages qui pourtant, ont un corps, une posture, un regard ? Anonymes, ils ne le sont qu’en principe. Ils n’ont pas de modèles à proprement parler et vous ne les croiserez pas au détour d’une rue ou d’un des chemins de traverse bordés d’arbres que l’artiste affectionne tant, et pourtant… ces visages sont les vôtres et le mien, ceux de votre famille et de vos amis, ceux de vos voisins d’hier, d’aujourd’hui et de demain, ils se taisent, montent la garde et vous invitent à entrer en vous mêmes.

Les repères sont donc un peu brouillés. Et l’espace de la toile ne dit presque rien. Seules les formes humaines parfois un peu floues, ou de dos, ou perdues dans la foule, ou que l’on ne devine qu’à leurs ombres, se laissent appréhender. Elles sont simplement là, elles se laissent voir, mystérieuses. Que pourrait-on leur demander d’autre ?

Juillet 2013

Jean-Daniel Mohier